moi.jpg

       Je pourrais me définir comme une exploratrice. Dessin, peinture, vernis, photographie, et le bois, bien sûr, qui m’a poussée à explorer encore plus car je pouvais y intégrer toute sorte des matériaux et me livrer à des expériences sans fin : installations, performances, etc. La photographie était présente déjà dans beaucoup de mes œuvres. J’ai toujours travaillé avec des thèmes et je continue à fonctionner de la sorte. La photographie et le traitement de celle-ci par des logiciels ont fait de moi une photographe plasticienne pendant quelques années.

 Un déménagement m’a donné envie de revenir aux matières, au toucher, aux pièces uniques, envie de renouvellement, envie d’explorer, d’éprouver d’autres sensations, d’aller à la recherche des difficultés, car j’aime cela. J’ai choisi comme nouveau support pour commencer le plexiglas, j’y ai ajouté des dentelles pour créer de la transparence, et des photographies. Une nouvelle aventure s’ouvrait à moi. Perpetuum Mobile est le titre de ma prochaine exposition personnelle. Ce mouvement perpétuel définit bien toute ma démarche.

     

Adrienne Arth article sur la série L’Aveuglement pour la revue Corridor Elephant, dans les chroniques.2020

 

Pilar du Breuil est une artiste engagée, son camp : les défavorisés comme on dit, les femmes, les exilés, les déportés, les assassinés, les disparus… Pourtant ce travail est pétri par la vie, il s’en dégage un profond humanisme et un combat, celui de ceux qui résistent.

C’est un travail où le collectif et le singulier s’attèlent ensemble à témoigner de L’« Histoire » et de la petite histoire de chacun. De l’inextricable et inexorable imbrication des deux.

L’enfermement de l’humain dans sa chair, le tragique du vivant. La brutalité du monde, du naître, de la vie, de la mort. La condition humaine, sa fatalité et cette insupportable répétition de l’« Histoire ». 

Pour autant Pilar, dans les différentes séries qu’elle aborde, ne fait pas du reportage, elle crée des oeuvres où la superposition de différents fragments photographiques voilent et dévoilent le sujet, le font cohabiter dans différents espaces de lui-même, dedans-dehors toujours mélés : peur, désir, angoisse, confrontation. Le choix d’un gris presque transparent crée une suspension et une traversée du temps, les roses, les bleus au bord de l’effacement, dans une faillite de la couleur, presque aquarellés glissent sur une chair qu’ils semblent à la fois protéger et fragiliser. Seuls des rouges éclatants et des noirs profonds viennent architecturer les plans, comme un couteau découpe la viande.

Dans sa série L’aveuglement, l’artiste nous confronte à des visages sans nom, aveuglés, des visages écrans, sans identité et les portant toutes, scarifiés par des « restes de » : photos de guerre, lambeaux d’affiches, compresses, cartes de séjour, ruines, planisphères, tableaux, photos de disparus, murs, graffitis, tissus, dentelles… On pense aux Désastres de la guerre de Goya, aux installations de Boltanski. Visages terrifiants, agonisants et pourtant vivants. 

Car ce ne sont pas, comme on pourrait le croire au prime abord, de simples masques, des supports. Dans ce qu’il reste d’eux, un nez, une bouche, quelque chose d’eux-mêmes se dit, comme si l’artiste au lieu de cacher leur individualité, la dévoilait. Qu’elle s’introduisait à l’intérieur de leur cerveau. Que ce monde qu’il nous donnent à voir est aussi leur histoire. Qu’ils participent de cette histoire. Sont-ils miroir d’eux-mêmes ou miroir du monde ? Sont-ils victimes ou sont-ils bourreaux ? Et ce qu’ils voient, est-ce le présent, le passé ou l’avenir ? 

Ce qui est sûr c’est qu’ils nous regardent, ces sans-yeux voient et nous regardent nous qui les regardons à notre tour. Et un malaise nous prend, qui parle ? Sommes-nous dedans ? Sommes-nous devant ? Qui regarde qui ? Qui est bourreau ? Qui est victime ? 

Ces visages qui projettent et nous reflètent sont nos visages. Et c’est notre Espèce qui regarde l’Espèce.

       Extrait du catalogue Venus Vesper, édité à l'occasion de l'exposition Venus Vesper, édité par la ville de Mitry-Mory. Mars 2017. Texte écrit par Marie Deparis-Yafil, commissaire d'exposition et critique d'art
 
         "Le travail de composition photographique de Pilar du Breuil nous emmène dans un univers très particulier, dans lequel les sujets sont mis en scène et l'image minutieusement arrangée. L'artiste parvient ainsi à nous plonger à la fois dans une atmosphère presque hors du temps, et dans des sujets très contemporains.
   C'est le cas ici, avec les trois oeuvres choisies, et réalisées pour l'exposition. La Féminité, le cops féminin, sont au coeur de ses travaux, qui chacun d'une manière différente, évoquent la liberté de la possession de son corps en propre. Ainsi  Le Retable des Muses qui, par son titre même, évoque une sacralisation de ce corps, rappelle aussi ces photographies érotiques anciennes. Il suggère, enfin, dans l'image de cette femme jouant avec un voile léger, l'équivoque érotique de ce corps dissimulé au regard, nourrissant fantasme et désir, la question d'une liberté aujourd'hui maltraitée. Une femme nue et un voile.
   Tel est donc ensuite le sujet du deuxième montage photographique, Cachées, qui explicite plus clairement les enjeux de ce voilé-dévoilé. Pilar du Breuil semble opposer ici une vision intégriste du corps féminin, comme objet diabolique, à un féminisme, dangereusement féminin, celui de la revendication, de l'émancipation et de la liberté sexuelle, théorisées, il y a longtemps déjà, avec scandale, par Simone de Beauvoir. 
   Plus encore, la saisissante vidéo Délivrance, explore la souffrance et l'aliénation des femmes entravées par les burqa, hijab et autres niqab. Et, au-delà de l'oppression, de l'enfermement auxquels elles sont soumises, offre une réflexion à propos de ces centimètres de tissu qui séparent la femme voilée d'elle-même, qui protègent et/ou soustraient, dans toute l'ambivalence de sa fonction, son corps et son visage au regard des autres, régénérant dans cette dialectique pornographique du visible et de l'invisible, de la présence et de l'absence, de l'interdit et du désir, telle que nous le décrivait Gombrowicz. En choisissant pour modèle une femme au profil a priori éloigné du profil de la  femme musulmane voilée, Pilar du Breuil ouvre à un questionnement plus vaste : la dimension profondément politique du corps de la femme, à travers les violences qu'il subit, en prise aux diktats de l'imagerie féminine contemporaine. "